Le vietnamien à la maison, le français à l’école : des milliers d’enfants grandissent ainsi entre deux langues. Pour la linguistique, cette situation a un nom, la langue d’héritage, et soulève une question précise : que devient une langue apprise très tôt quand une autre prend le dessus ?

Une langue apprise « en pyjama »

Une langue d’héritage est une langue acquise très tôt et naturellement, le plus souvent en famille, mais qui n’est pas la langue principale de la société. [Prénom Nom], doctorant en phonétique et phonologie à l’Université Paris Cité, la décrit comme une langue apprise « en pyjama ». Dès que l’enfant franchit la porte, c’est la langue de la rue, des transports et de l’école qui domine. Avec le temps, cette langue dominante devient souvent sa langue principale.

Un terme né hors des laboratoires

Le mot ne vient pas de la linguistique. Il apparaît au Canada, en 1977, avec le Heritage Languages Program lancé par l’Ontario pour enseigner aux enfants d’autres langues que le français et l’anglais. À partir des années 1990, la recherche sur le bilinguisme s’en empare. La question n’est plus seulement de transmettre une langue familiale, mais de comprendre comment fonctionne le système linguistique de quelqu’un qui a acquis une langue tôt tout en devenant dominant dans une autre.

Entendre les tons à travers un filtre français ?

Le vietnamien est une langue à tons : la hauteur de la voix distingue des mots. Le français n’a pas de tons, mais utilise l’intonation : on monte la voix pour poser une question, on la descend pour affirmer. Les recherches présentées dans l’épisode portent sur ce point de contact : un locuteur d’héritage du vietnamien perçoit-il un ton montant à travers le filtre de l’intonation française ?

Pour y répondre, le phénomène est étudié sous trois angles :

  • la perception, avec des tâches où les participants indiquent si deux tons sont identiques ou différents, puis les associent ou non à des intonations françaises ;
  • la production, à partir de phrases contrôlées qui isolent les effets des tons ;
  • l’interaction, en faisant dialoguer deux personnes pour résoudre un problème, afin d’observer si leur façon de parler varie selon l’interlocuteur.

À cela s’ajoute la biographie linguistique de chaque participant : quelle langue parlait-on à la maison, à quelle fréquence, et à qui parle-t-on quelle langue aujourd’hui ?

D’une vision déficitaire à une question de place

Pendant longtemps, les locuteurs d’héritage ont été comparés à des monolingues du pays d’origine, ce qui revenait à chercher ce qui leur « manquait ». On parlait même parfois de langue « cassée ». La recherche a beaucoup évolué en vingt ou trente ans : elle interroge désormais la pertinence de cette comparaison et s’intéresse à la place que la langue occupe dans la vie du locuteur. La grande variabilité entre locuteurs, longtemps traitée comme du bruit statistique, devient elle-même un objet d’étude, éclairé par les parcours individuels.

Comme le résume l’invité, une langue n’est pas seulement un code : c’est aussi une biographie.

🎧 Écouter l’épisode : https://www.podcastics.com/podcast/episode/langue-dheritage-434824/